La généralisation de la mise en données du réel et le développement de l’intelligence artificielle (IA) reconfigurent les modes de gouvernement des sociétés contemporaines fondées sur la théorie du contrat social, en substituant aux médiations politiques classiques (représentation, controverse, responsabilité) des logiques d’optimisation et de prédiction. Cette thèse s’oriente autour des théories du contrat social prises comme fondement des démocraties contemporaines et pose une double question : que devient ce contrat politique à l’ère numérique, et comment le refonder sans renoncer à la souveraineté populaire ? L’enjeu de ce travail est de montrer que les données, métriques, tableaux de bord et algorithmes bouleversent l’action publique, redistribuent l’autorité entre décideurs, experts, opérateurs et plateformes. Ce faisant, l’évolution contemporaine des technologies numériques érode les promesses politiques, démocratiques et émancipatrices issues des théories contractualistes (notamment la « volonté générale » de Rousseau, fondement d’une souveraineté populaire) et institue des souverainetés privées déterritorialisées et des institutions privées du cyberespace illégitimes par essence car non issues du contrat social. Nous élaborons alors un double diagnostique : d’une part, le contrat se vide de ses fonctions par l’externalisation des jugements au profit de procédures automatisées et rationalisées ; d’autre part, historiquement, l’idéologie d’une « gouvernance par les nombres », devenue gouvernance numérique, prolonge de vieux rêves de rationalisation qui tendent à neutraliser le dissensus et la délibération. En conséquence, au-delà d’une éthique centrée sur la conformité et les usages, cette thèse avance la nécessité de développer une pensée politique et institutionnelle qui explicite les valeurs incorporées dans les systèmes et restitue à la collectivité, au peuple du contrat, la capacité de définir ses fins. La thèse avance ainsi quatre voies complémentaires : (1) repolitiser la technique en faisant des choix technologiques des objets de débat et de décision ; (2) refonder les médiations démocratiques à l’ère du calcul (transparence des modèles, sauvegarde des scènes de controverse, reddition de comptes, participation) pour viser que les technologies numériques servent des objectifs démocratiques ; (3) rééquilibrer les pouvoirs par des contre-pouvoirs institutionnels ; (4) intégrer formellement les données, l’IA et les Big Tech dans le contrat, en fixant des finalités, limites et responsabilités dans un cadre normatif commun. L’objectif n’est ni de sacraliser la technique ni de décréter la fin du fait politique, mais de dessiner un contrat social renouvelé où les développements technologiques autour du numérique et de l’IA demeurent sous contrôle public et au service de fins collectivement et démocratiquement déterminées.